Lettre ouverte de la FFL au XV de France


Damian PENAUD

Dans six mois, la France organisera la 10e édition de la Coupe du monde de rugby. Et au vu des dernières prestations du XV de France, il était de notre devoir de prévenir les Bleus que le moindre sacre mondial serait impardonnable. Aucun compromis possible à ce niveau-là.

Tout avait si bien commencé dans le Tournoi…

Cher Quinze,

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Le Tournoi des VI Nations 2023 constituait la principale répétition avant le Mondial en septembre prochain. Alors tous les yeux étaient rivés sur ton niveau affiché. Toi, le futur pays hôte : la France. Et dès la première rencontre, nous avons été soulagés par ton court succès face aux Italiens (29-24), qui n’ont pas hésité à dérober une nouvelle fois la Cuillère de bois. Cette kleptomanie ne s’arrange pas décidément. Ce soulagement est très vite confirmé avec le déplacement en Irlande, et une défaite (32-19) qui met un terme à la série de 14 victoires de rang. Face aux Irlandais, tous les feux sont au vert. Et ce malgré ce sauvetage sur la ligne pour rien de Dupont.

Du succès 32-21 contre l’Écosse, nous ne retiendrons que l’expulsion de Mohamed Haouas. Premier joueur de ton histoire à écoper de deux cartons rouges, un record qui force le respect. Mais nous avons assez détourné les yeux du traumatisme de ce Tournoi : le déplacement en Angleterre. Les doigts qui tremblent à l’écriture de ces mots.

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Twickenham était notre jardin.

Le 13 février 2005, guidé par Bernard Laporte, tu remportais in extremis ton duel face au XV de la Rose (18-17). Jeunes et insouciants, nous ne savions pas à ce moment précis que le peuple français allait devoir compter jusqu’à 570 millions pour découvrir à nouveau le goût de la victoire en terre anglaise dans le Tournoi des VI Nations. Durant dix-huit ans, tu nous as inculqué l’art de la non-victoire chez ton pire ennemi. Huit défaites en autant de matchs, dont un savoureux 34-10, un trépidant 55-35 et exquis 44-8. Nous ne repartions jamais les mains vides d’Angleterre ; des souvenirs gravés dans nos mémoires, le cœur léger et la valise pleine.

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Mais voilà. Après une paix qui a duré 158 400 heures, 6 600 jours, 217 mois, 18 ans, 0,18 siècle, 0,018 millénaire (bref vous avez compris), tu as dit halte. Cette veille de Saint-Valentin 2005 était notre repère. La FFL se reposait sur cet allié, un peu comme un bateau cherche la lumière d’un phare grand-breton pour se guider dans la pénombre. Même durant nos moments les plus difficiles avec toi – il faut dire que notre relation est des plus toxique – cette immunité à la victoire en Angleterre nous redonnait du peps. La force nécessaire pour nous relever après chaque douloureux succès, et surtout une foi inébranlable en notre sélection. L’illusion que l’avenir sera toujours meilleur. Puis vint le samedi 11 mars 2023.

Il y aura un avant et un après 11 mars 2023

Pour cette quatrième et avant-dernière journée du Tournoi des VI Nations, les dés étaient presqu’jetés. L’Irlande marche sur le rugby européen, et les espoirs de victoire finale sur le Tournoi sont infimes. Alors la suffisance nous gagne, et on pense naïvement que tu vas poursuivre ta série historique en Angleterre. Pire encore, nous voici en vadrouille dans les rues londoniennes à tenter d’inculquer nos valeurs de la défaite à nos amis anglais. Nous avons peut-être trop bien réalisé notre mission.

 

Car comme on le dit si bien chez eux, “Careful what you wish for”. Parce qu’une chose est sûre, ils ont bien retenu notre leçon. Malgré notre mission en double agent, la chute est terriblement douloureuse. Jadis, Socrate affirmait que “la chute n’est pas un échec“. Et bien 25 siècles plus tard, nous sommes en mesure de contredire ce philosophe en herbe. Désolé, c’est les émotions.

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Tu n’as pas choisi le lieu du crime par hasard : Twickenham, l’antre du rugby mondial, 115 ans d’existence, et jamais ce stade n’avait assisté à l’affront qui va suivre. Le XV de France mène 27-3 à la mi-temps, puis 53-10 au coup de sifflet final. Sept essais à un. Un score qui a le goût d’arsenic dans une chope de bière. Sorry good game.

La FFL est du mauvais côté de l’Histoire

Outre la leçon de rugby que tu as infligée, c’est surtout une marque historique. Jamais, vous nous entendez, jamais dans son histoire la France n’avait gagné l’Angleterre par un si gros écart. Jusqu’à présent, nous étions restés respectueux envers les inventeurs de ce sport. C’est désormais de l’histoire ancienne, à cause de toi. Déraisonnable, inconscient, insensé ; les mots nous manquent pour qualifier ton affront. Si l’Angleterre est K-O, la FFL également.

Le succès 41-28 sur les Gallois ne fait rien pour arranger les choses. Surtout que Thomas Ramos devient au passage le meilleur marqueur français de l’histoire sur un Tournoi des VI Nations (84 points). La goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère.

Ressaisissez-vous.

Nous sommes à six mois de la prochaine Coupe du monde. Tu organises cet événement à la maison, mais il ne doit pas s’agir pour autant d’une excuse pour plier les adversaires. En 2007, Bernard Laporte et les siens avaient su faire la part des choses. Dans l’histoire, sur les neuf éditions de la Coupe du monde de rugby, le pays hôte l’a emporté à trois reprises seulement. Ainsi, ce serait l’occasion rêvée de faire honneur à notre hospitalité célèbre, comme celle qui a permis aux Sarrasins de monter jusqu’à Poitiers en 732.

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Alors que le football français a déjà sombré par deux fois sur le toit du monde, le rugby peut se targuer de n’avoir jamais commis un tel crime. Non, pour notre XV de France, ce sont trois finales perdues à la place. Après avoir saccagé l’héritage de lose sur le sol anglais, ce n’est clairement pas le moment de tout foutre en l’air. Ce timing serait aussi pertinent qu’une demande en mariage quelques minutes après l’élimination de l’équipe de France.

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Dans l’hypothèse où tu commettrais l’irréparable le 28 octobre prochain en finale, il va sans dire que tu serais exclu illico presto de notre Fédération. Il en va de l’honneur de notre République et de notre Nation.

Bien à toi.

La FFL.

Tom